Coup de tabac à San Sebastian

Déferlantes par gros temps

Les déferlantes anthracites se succèdent et submergent le pont. Dans la nuit noire le vent mugit avec fureur, le bateau gîte dangereusement. Les haubans crissent sous la tension, la mâture souffre, les voiles claquent avec les embardés. La barre est dure, je dois la tenir à deux mains entre chaque creux, mes bras me font mal. Comme un mantra je répète intérieurement : « Restes calme, concentres toi, gardes l’étrave face aux vagues ! Sinon on y passe …  » .

Le vent et la houle se sont levés en un quart d’heure, sans crier gare, sans avertissement. Rien aujourd’hui ne laissait supposer qu’on affronterait cet enfer liquide, sombre et rugissant.

2 août 2012, 7h du matin : Après cinq jours ( et surtout cinq soirées ! ) passés à Barcelone il est temps de repartir vers le nord et la France. Aussi Marco et moi avons mis le réveil tôt, préparé Wanda à prendre la mer, consulté une dernière fois la météo marine, largué les amarres et nous sortons du port. Heureux de reprendre la mer mais un peu triste de quitter Barcelone.

A peine passé la digue on hisse les voiles mais le vent n’est pas au rendez-vous, on persévère une grosse demi-heure sans succès : Tellement peu de vent que nous reculons à cause de la houle et nous rapprochons trop de la digue du port. On allume alors le moteur pour nous écarter des dangers de la côte.
La météo prévoyait un petit force 2 l’après-midi et, effectivement, vers 11h on peut envoyer la toile et se passer du moteur. S’en suit une navigation des plus tranquille au est-nord-est. On longe la côte en direction de notre premier cap de la journée, Tossa de Mar. Le vent est capricieux, s’arrête, tourne, peine à s’établir. Aussi on doit s’aider du moteur plusieurs fois dans l’après-midi.
On profite de ces instants paisibles pour discuter, prendre l’apéro, préparer le dîner … La vie en mer par temps calme !

Mais, revers de la médaille, en avançant à 3 nœuds de moyenne lorsque la nuit tombe nous sommes à peine en vue du phare de Tossa. Pour couronner le tout le vent nous lâche à nouveau et la pétole a vraiment l’air de vouloir durer … Du coup re-moteur et on passe finalement Tossa.
Le phare du cap San Sebastian est maintenant bien visible au nord-est, on doit le laisser sur bâbord pour poursuivre ensuite notre route au nord.
Le ciel est clair, la lune est lumineuse, la mer miroite comme un lac et la visibilité est exceptionnelle. Malgré le bruit du moteur cette soirée marine offre un spectacle de toute beauté.

Peu avant minuit on est encore assez proche de la côte pour que la connexion 3G du téléphone fonctionne, j’en profite pour fanfaronner sur Facebook :
Passage du cap San Sebastian au clair de lune, une tuerie :
Les lumières de la Costa Brava à bâbord, les reflets de la lune sur l’eau à tribord, et un Glenfiddish 18 ans dans ma main !
Levé de soleil prévu au sud de la baie de Rosas, mais il y a encore deux quarts à assurer avant.
Bonne nuit les terriens.

Deux heures de moteur plus tard une petite brise se fait sentir, insuffisant pour avancer à la seule force des voiles et en plus mal orienté : Est-nord-est, exactement dans la direction qu’il nous faudrait prendre pour doubler San Sebastian. On décide alors de tirer un bord au près serré en s’éloignant des côtes par l’est. On règle donc un près tribord amure, toute toile dehors mais en s’aidant quand même du moteur, comme on gîte bien peu, de façon à pouvoir serrer le vent au maximum, perdre le moins de cap possible. L’idée étant d’ensuite virer pour tirer un long bord qui nous permettra de passer à la fois Sans Sebastian au levant puis plus tard le cap Begur, porte sud de la la baie de Rosas, dont nous devinons le phare au loin. Laissant la barre à Marco je vais m’allonger dans ma banette, tenter de grappiller un peu de sommeil pour pouvoir assurer le quart suivant et permettre à Marco de se reposer à son tour. Même à faible régime le diesel de 30ch est un compagnon de chambré des plus bruyant, j’ai toutes les peines du monde à trouver le sommeil …

– « Vincent … Vincent !  »
Je sursaute.
– « Réveilles toi doucement. T’inquiètes, tout va bien ! Par contre le vent est complètement tombé et je commence à être fatigué. »
Marco ressort aussitôt prendre la barre.
Je me frotte les yeux, reprends mes esprits, regarde l’heure. Il est 4h, le moteur tourne encore, Wanda bouge à peine. Je rajuste mes vêtements et sors sur le pont relever Marco.

Pas de vent, mer d’huile, on s’est éloigné de la côte mais le phare de San Sebastian est encore bien visible sur l’arrière. Je reprends la barre, Marco descend dans sa cabine profiter d’un repos bien mérité.
Je prends cap au nord vers cap Begur, au moteur avec seulement la gran’voile à poste pour stabiliser le bateau.
On vient d’enchaîner de nombreuses d’heures de moteur en 22h de navigation, je commence à regarder la jauge de diesel avec inquiétude, moins de 20l, 8 à 10h d’autonomie. Si la pétole continue il faudra utiliser la réserve, jerrican de 20l, mais l’idée de transvaser du gasoil de nuit ne me plait pas. Et on commencera à y voir correctement dans à peine 1h30.
Je lutte contre le sommeil : Rien de plus soporifique que suivre la lueur d’un phare par petit temps. Barrer debout permet de rester éveillé. Se pincer les joues aussi …
Le GPS indique qu’on est à 4 miles de San Sebastian, on avance à 5 noeuds plein nord.

Une brise se fait sentir à bâbord, peut-être assez pour gonfler le génois ? Je débraye le moteur pour vérifier : Wanda ralentie mais continue à avancer doucement à la seule force de la gran’voile. Je déroule le génois pour augmenter notre vitesse. Une fois les voiles réglés on file 4 noeuds. Rien d’extraordinaire mais ça sera suffisant pour continuer à la voile, économiser du carburant et s’épargner le bruit du moteur que je coupe.
Quelques vaguelettes viennent rayer la surface lisse et noir de la Méditerranée. A peine de quoi causer un très léger tangage.

Une rafale tend les voiles, Wanda prend un coup de gîte. D’un mouvement de barre je serre le vent pour diminuer l’inclinaison et l’effort sur la mâture. Si ça continu comme ça il faudra réduire la voilure mais au moins on marchera bien !
Les rafales se succèdent, la mer grossie, rapidement, trop rapidement !

En à peine trois minutes je suis passé de la satisfaction à l’inquiétude : Les vagues dépassent les deux mètres, elles sont plus haute que le balcon avant. Le vent souffle, forcit encore, il est maintenant constamment plus fort que les premières rafales. Je lève les yeux, pas de nuages, la lune, bien visible, nous éclaire encore, ça n’est donc pas un grain, avec pluie et orage, heureusement !
C’est un coup de vent, un coup de tabac, un de ces caprices méditerranéens qui alimentent les discussions des marins de la région. Bien sûr on m’en a déjà parlé mais c’est la première fois que je m’y retrouve confronté. Et on a pas un seul ris dans la gran’voile, toute la voilure est dehors.

Il faut réduire la toile, les efforts imposés au mât et aux haubans qui le soutiennent dépassent ce qu’il est raisonnable de leur faire subir. Si un hauban casse par un vent pareil le mât n’y résistera pas et on se retrouverait alors dans une très mauvaise posture, vraiment très mauvaise !
Je ne peux pas lâcher la barre, pas une seule seconde. Sous peine que le bateau ne se mette immédiatement en travers du vent et de la houle nous exposant alors au risque de chavirage. Contrairement à l’idée reçu ça n’est jamais le vent qui retourne les bateaux, pris de travers un vent violent peut coucher un voilier, presque à l’horizontale, déchirer ses voiles, casser son mât. Mais il restera à flot. C’est seulement la houle qui peut le faire chavirer. Tant qu’on attaque les vagues bien de face on peut résister à de très mauvaises conditions de mer. Mais si le bateau part en travers, perpendiculaire à la houle, il prête le flanc aux déferlantes qui peuvent alors le retourner. Une seule suffit.
On doit absolument manœuvrer, réduire la voilure, je dois réveiller Marco ! Il n’a dû dormir que 45mn, et encore s’il s’est endormi rapidement. Mais il n’y a pas le choix. Je m’apprête à tambouriner sans ménagement sur le hublot de sa cabine, heureusement à porté de main, quand je vois que sa lumière est déjà allumée. La gîte, le tangage et le bruit l’auront sortie du sommeil à ma place.
Je lui laisse un rien de temps pour s’habiller et me rejoindre sur le pont. Son réveil doit être bien difficile et les conditions sont plus qu’inquiétantes, inutile d’en rajouter en le houspillant, en lui communiquant mon stress.
La lumière de la lune, la fatigue et ce réveil tonitruant lui donnent le teint blafard, l’air hagard. Pauvre Marco, dans quelle galère je t’ai emmené !

– « Ca va ? »
Phrase déjà bien vide de sens dans la vie de tout les jours. Je me rends bien compte de sa parfaite incongruité vu le contexte, mais il faut manœuvrer sans délai et pour ça on doit communiquer :
– « Tu es réveillé ? » (sic!…)
Il me répond d’un « ouais » encore ensommeillé, teinté de perplexité et d’inquiétude. On devra s’en contenter, lui aussi l’a bien compris … Dans le cockpit on est à un mètre l’un de l’autre, il doit pourtant presque crier pour se faire comprendre :
– « J’aurais dû dormir habillé, trop dur de s’habiller quand ça bouge comme ça ! »
Je lui répond d’un regard approbateur, ça sera une leçon apprise à la dure ! C’est vrai qu’en mer on dort souvent avec ses habits pour pouvoir être opérationnel rapidement. Mais quand Marco s’est couché c’était le calme plat et on marchait au moteur ! Ce qui est fait est fait, et on a d’autres soucis :

La houle gagne encore en intensité, des vagues hautes et proches l’une de l’autre, rien à voir avec la longue houle océane que j’ai pu connaître en Atlantique. Les vagues océanes sont souvent hautes mais espacées, arrondies, comme des collines que le bateau parvient à escalader sans peine. Ici les lames sont triangulaires, le vent arrache des filets d’écumes blanches à leurs sommets tranchants. Wanda peine à les gravir tant la pente est raide, l’étrave s’enfonce brutalement dans l’eau sombre.
C’est toujours difficile d’estimer la hauteur des vagues en naviguant, mais les plus hautes peuvent atteindre cinq mètres. La plupart déferlent maintenant, formant des rouleaux d’écumes blanches sur le sommet, la lumière de la lune les rend presque phosphorescents.

C’est un spectacle d’une beauté inhumaine, fascinante et terrifiante. Je ne peut m’empêcher de tourner la tête pour observer les moutons blancs d’écume qui semblent courir sur une prairie de charbon liquide. J’éprouve un sentiment très étrange, de l’inquiétude et de la tension bien entendu, mais aussi une forme de plénitude, un vrai bonheur dans la contemplation de cet environnement hostile et magnifique. Décidément j’aime la mer, même quand elle se fâche !
Et le danger dans tout ça ? Etre le témoin privilégié de ce son et lumière titanesque justifie-t-il de risquer sa peau ? Une phrase de Jack London me vient à l’esprit … Pas vraiment le moment de jouer au philosophe, je me ressaisie.

Comme un mantra je répète intérieurement :
« Restes calme, concentres toi, gardes l’étrave face aux vagues ! Sinon on y passe …  » .
Mais cette dernière pensée je la refoule aussitôt : La peur n’évite pas le danger. La panique provoque les conneries ! On doit rester lucide.
Le statu quoi n’est pas tenable, on doit agir !

– « Il faut réduire la toile, rapidement ! Pour l’instant je m’en sors en serrant le vent de très près mais on ne pourra pas faire ça longtemps. On va enrouler un peu le génois. Tu prépares la manœuvre ? »
Réduire le génois va soulager le mât et les haubans, réduire la gîte et les efforts sur la barre. On ne peut cependant pas le rentrer complètement, ça nous priverait de trop de motricité. Par une mer démontée comme celle-ci on a besoin de puissance motrice pour que la barre soit opérante et nous permette de contrôler le bateau, de garder la proue face à la houle. Le vrai problème sera de réduire la gran’voile dont la manipulation est bien plus compliqué. Mais chaque chose en son temps. On commence par ce qui est simple et rapide.
Marco s’affaire de bonne grâce. Il met les écoutes au clair pour qu’elles puissent filer sans s’emmêler, prépare le bout d’enrouleur qu’il devra border.

– « Tu es prêt ? »
– « Ouais, c’est bon ! »
– « Je vais me mettre le plus face au vent possible pour faire faseyer la voile, qu’elle soit plus facile à enrouler. Sinon avec ce vent on y arrivera pas. »
– « OK ! »
– « On y va ! »

D’un léger coup de barre je serre le vent. Marco commence à hâler le bout d’enrouleur, je le vois qui peine, qui n’y arrive pas. Quand le génois est totalement sortie le tout premier tour d’enrouleur est particulièrement dur, et ce vent violent amplifie le phénomène.
Je dois aider Marco ! Je cale rapidement la barre contre ma cuisse et saisie le bout derrière lui. A deux on réussit.
Mais ces vingt secondes d’inattention à la barre on suffit à nous mettre face au vent, puis à le dépasser. Le génois est à contre, pressant sur les haubans et les barres de flèches, menaçant de virer de bord. Exactement ce qu’il fallait éviter !
Je donne un grand coup de barre pour éviter de virer. Dans le même temps je hurle :
– « Détaches la ! Détaches la ! »
Marco ne me comprend pas et donne du mou à l’écoute petit à petit, alors qu’il faudrait la choquer en grand, la laisser filer pour relâcher la tension et supprimer la prise au vent. Impossible de lui en vouloir vu ce contexte apocalyptique. Mais le temps est à l’action, pas aux politesses ni à la diplomatie.
Je lâche la barre en tentant de continuer à la pousser avec le pied. Sans ménagement je saisie l’écoute des mains de Marco et défait très rapidement les tours du winch. Le génois est libre et claque avec violence dans le vent. Désignant le bout d’enrouleur :
– « Tires maintenant, tires fort ! »
Ca marche, le génois s’enroule finalement.
– « C’est bon, ça ira. Bloques l’enrouleur au taquet et bordes le génois. Vite ! »
Marco termine la manœuvre, je reprends le contrôle du bateau. Mes acrobaties à la barre, aussi peu académiques fussent-elles, nous ont épargné un virement de bord intempestif et dangereux. Je me concentre sur l’angle au vent pour gonfler les voiles tout en négociant chaque déferlante au mieux.
Marco a finit de border le génois. L’angle de gîte est légèrement réduit et la barre est un peu moins dure. On est pas tiré d’affaire mais c’est un progrès.

Ces quelques minutes ont été particulièrement intenses, on reprend notre souffle quelques instant. On observe la mer sombre et démontée sans se dire un mot. Passé l’extrême urgence je me force à réfléchir tout en restant concentré sur la barre. Comment gérer la situation ? Déjà penser à notre sécurité, on ne porte même pas nos brassières de sauvetage. Une vrai connerie par ce temps et de nuit, on aurait dû faire ça en premier !

A Marco :
– « OK, maintenant qu’on respire un peu tu vas nous chercher deux gilets de sauvetage ?  »
Marco me répond d’un bref regard entendu et file dans la cabine avant où sont rangés les brassières. On s’équipe. Pas évident de se sangler quand ça bouge autant, mais à force de contorsions on y arrive. C’est difficile à mettre, inélégant et inconfortable mais quand même dérisoirement rassurant d’avoir ce truc orange autour du cou.
Mon principal soucis est de ne rien casser. Une avarie mécanique transformerait rapidement cette situation difficile en vrai drame. Quel que soit le danger notre meilleure chance sera toujours que Wanda soit en état de nous amener à l’abri. Les gilets, le radeau de survie et tout l’équipement de sécurité du bord c’est bien jolie mais ça ne sert que quand tout le reste à raté, qu’en cas de naufrage.
Le mats et les haubans me préoccupent particulièrement, j’arrive à soulager la tension en serrant le vent de très près mais cet exercice difficile est rendue particulièrement complexe par les embardées que le franchissement de la houle impose à Wanda. Dés que le bateau abat trop, s’éloigne du secteur du vent, ça gîte fort et les haubans souffrent. Toujours cette fichue grand voile ! J’évacue un mea culpa :

– « P**** c’est vraiment la dernière fois que j’attaque une nuit sans prendre au moins un ris dans la grand voile ! Voir 2 !! Et même si c’est la pétole !!! »
Marco à la bonne grâce de ne pas répondre. Voilà une leçon que je ne suis pas près d’oublier ! La nuit on réduit la toile préventivement !

Dans ces conditions de mer réduire la grand voile est une opération comportant des risques. On doit aller au pied du mat, partiellement affaler la voile, l’étarquer à l’horizontale puis la verticale et enfin ferler, attacher, le pan de voile qu’on a ôté au vent. Marco ne connait pas cette manœuvre, il faudrait donc qu’il tienne la barre. Mais c’est la première fois qu’il est confronté a des conditions pareils et le risque d’une erreur de barre est trop important et aurait surtout de trop lourdes conséquences : Si on part en travers on embarque de l’eau à la première déferlante, il suffit de dix secondes !
Le pilote automatique n’est pas plus une option, il faudrait déjà le mettre à poste et quand bien même il serait un trop piètre barreur dans cette houle qui doit largement excéder son spectre de fonctionnement.

[à terminer …]

« The function of man is to live, not to exist.
I shall not waste my days trying to prolong them.
I shall use my time. »
[Jack London]

« Le propre de l’homme est de vivre, pas d’exister.
Je ne gaspillerai pas mes jours cherchant à les prolonger.
J’utiliserai mon temps. »

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